Commentaires sur La société du spectacle / G.-E. Debord
Éditions Champs Libre, 1967
XVIII
Notre société est bâtie sur le secret, depuis les « sociétés-écrans » qui mettent à l’abri de toute lumière les biens concentrés des possédants jusqu’au « secret-défense » qui couvre aujourd’hui un immense domaine de pleine liberté extrajudiciaire de l’État ; depuis les secrets, souvent effrayants, de la fabrication pauvre, qui sont cachés derrière la publicité, jusqu’aux projections des variantes de l’avenir extrapolé, sur lesquelles la domination lit seule le cheminement le plus probable de ce qu’elle affirme n’avoir aucune sorte d’existence, tout en calculant les réponses qu’elle y apportera mystérieusement. On peut faire à ce propos quelques observations.
Il y a toujours un plus grand nombre de lieux, dans les grandes villes comme dans quelques espaces réservés de la campagne, qui sont inaccessibles, c’est-à-dire gardés et protégés de tout regard ; qui sont mis hors de portée de la curiosité innocente, et fortement abrités de l’espionnage. Sans être tous proprement militaires, ils sont sur ce modèle placés au-delà de tout risque de contrôle par des passants ou des habitants ; ou même par la police, qui a vu depuis longtemps ses fonctions ramenées aux seules surveillance et répression de la délinquance la plus commune. Et c’est ainsi qu’en Italie, lorsque Aldo Moro était prisonnier de Potere Due, il n’a pas été détenu dans un bâtiment plus ou moins introuvable, mais simplement dans un bâtiment impénétrable.
Il y a toujours un plus grand nombre d’hommes formés pour agir dans le secret ; instruits et exercés à ne faire que cela. Ce sont des détachements spéciaux d’hommes armés d’archives réservées, c’est-à-dire d’observations et d’analyses secrètes. Et d’autres sont armés de diverses techniques pour l’exploitation et la manipulation de ces affaires secrètes. Enfin, quand il s’agit de leurs branches « Action », ils peuvent également être équipés d’autres capacités de simplification des problèmes étudiés.
Tandis que les moyens attribués à ces hommes spécialisés dans la surveillance et l’influence deviennent plus grands, ils rencontrent aussi des circonstances générales qui leur sont chaque année plus favorables. Quand par exemple les nouvelles conditions de la société du spectaculaire intégré ont forcé sa critique à rester réellement clandestine, non parce qu’elle se cache mais puisqu’elle est cachée par la pesante mise en scène de la pensée du divertissement, ceux qui sont pourtant chargés de surveiller cette critique, et au besoin de la démentir, peuvent finalement employer contre elle les recours traditionnels dans le milieu de la clandestinité : provocation, infiltrations, et diverses formes d’élimination de la critique authentique au profit d’une fausse qui aura pu être mise en place à cet effet. L’incertitude grandit, à tout propos, quand l’imposture générale du spectacle s’enrichit d’une possibilité de recours à mille impostures particulières. Un crime inexpliqué peut aussi être dit suicide, en prison comme ailleurs ; et la dissolution de la logique permet des enquêtes et des procès qui décollent verticalement dans le déraisonnable, et qui sont fréquemment faussés dès l’origine par d’extravagantes autopsies, que pratiquent de singuliers experts.
Depuis longtemps, on s’est habitué partout à voir exécuter sommairement toutes sortes de gens. Les terroristes connus, ou considérés comme tels, sont combattus ouvertement d’une manière terroriste. Le Mossad va tuer au loin Abou Jihad, ou les S.A.S. anglais des Irlandais, ou la police parallèle du « G[rupo] A[nti-Terorista de] L[iberación] » des Basques. Ceux que l’on fait tuer par de supposés terroristes ne sont pas eux-mêmes choisis sans raison ; mais il est généralement impossible d’être assuré de connaître ces raisons. On peut savoir que la gare de Bologne a sauté pour que l’Italie continue d’être bien gouvernée ; et ce que sont les « Escadrons de la mort » au Brésil ; et que la Mafia peut incendier un hôtel aux États-Unis pour appuyer un racket. Mais comment savoir à quoi ont pu servir, au fond, les « tueurs fous du Brabant » ? Il est difficile d’appliquer le principe Cui prodest ? dans un monde où tant d’intérêts agissants sont si bien cachés. De sorte que, sous le spectaculaire intégré, on vit et on meurt au point de confluence d’un très grand nombre de mystères.
Des rumeurs médiatiques-policières prennent à l’instant, ou au pire après avoir été répétées trois ou quatre fois, le poids indiscuté de preuves historiques séculaires. Selon l’autorité légendaire du spectacle du jour, d’étranges personnages éliminés dans le silence reparaissent comme survivants fictifs, dont le retour pourra toujours être évoqué ou supputé, et prouvé par le plus simple on-dit des spécialistes. Ils sont quelque part entre l’Achéron et le Léthé, ces morts qui n’ont pas été régulièrement enterrés par le spectacle, ils sont censés dormir en attendant qu’on veuille les réveiller, tous, le terroriste redescendu des collines et le pirate revenu de la mer ; et le voleur qui n’a plus besoin de voler.
L’incertitude est ainsi organisée partout. La protection de la domination procède très souvent par fausses attaques, dont le traitement médiatique fera perdre de vue la véritable opération : tel le bizarre coup de force de Tejero et de ses gardes civils aux Cortès en 1981, dont l’échec devait cacher un autre pronunciamiento plus moderne, c’est-à-dire masqué, qui a réussi. Également voyant, l’échec d’un sabotage par les services spéciaux français, en 1985, en Nouvelle-Zélande, a été parfois considéré comme un stratagème, peut-être destiné à détourner l’attention des nombreux nouveaux emplois de ces services, en faisant croire à leur caricaturale maladresse dans le choix des objectifs comme dans les modalités de l’exécution. Et plus assurément il a été presque partout estimé que les recherches géologiques d’un gisement pétrolier dans le sous-sol de la ville de Paris, qui ont été bruyamment menées à l’automne 1986, n’avaient pas d’autre intention sérieuse que celle de mesurer le point qu’avait pu atteindre la capacité d’hébétude et de soumission des habitants ; en leur montrant une prétendue recherche si parfaitement démentielle sur le plan économique.
Le pouvoir est devenu si mystérieux qu’après l’affaire des ventes illégales d’armes à l’Iran par la présidence des États-Unis, on a pu se demander qui commandait vraiment aux États-Unis, la plus forte puissance du monde dit démocratique ? Et donc qui diable peut commander le monde démocratique ?
Plus profondément, dans ce monde officiellement si plein de respect pour toutes les nécessités économiques, personne ne sait jamais ce que coûte véritablement n’importe quelle chose produite : en effet, la part la plus importante du coût réel n’est jamais calculée ; et le reste est tenu secret.