Commentaires sur La société du spectacle / G.-E. Debord
Éditions Champs Libre, 1967
XIX
Le général Noriega s’est fait un instant connaître mondialement au début de l’année 1988. Il était dictateur sans titre du Panama, pays sans armée, où il commandait la Garde Nationale. Car le Panama n’est pas vraiment un État souverain : il a été creusé pour son canal, et non l’inverse. Le dollar est sa monnaie, et la véritable armée qui y stationne est pareillement étrangère. Noriega avait donc fait toute sa carrière, ici parfaitement identique à celle de Jaruzelski en Pologne, comme général-policier, au service de l’occupant. Il était importateur de drogue aux États-Unis, car le Panama ne rapporte pas assez, et il exportait en Suisse ses capitaux « panaméens ». Il avait travaillé avec la C.I.A. contre Cuba et, pour avoir la couverture adéquate à ses activités économiques, il avait aussi dénoncé aux autorités américaines, si obsédées par ce problème, un certain nombre de ses rivaux dans l’importation. Son principal conseiller en matière de sécurité, qui donnait de la jalousie à Washington, était le meilleur sur le marché, Michael Harari, ancien officier du Mossad, le service secret d’Israël. Quand les Américains ont voulu se défaire du personnage, parce que certains de leurs tribunaux l’avaient imprudemment condamné, Noriega s’est déclaré prêt à se défendre pendant mille ans, par patriotisme panaméen, à la fois contre son peuple en révolte et contre l’étranger ; il a reçu aussitôt l’approbation publique des dictateurs bureaucratiques plus austères de Cuba et du Nicaragua, au nom de l’anti-impérialisme.
Loin d’être une étrangeté étroitement panaméenne, ce général Noriega, qui vend tout et simule tout dans un monde qui partout fait de même, était, de part en part, comme sorte d’homme d’une sorte d’État, comme sorte de général, comme capitaliste, parfaitement représentatif du spectaculaire intégré ; et des réussites qu’il autorise dans les directions les plus variées de sa politique intérieure et internationale. C’est un modèle du prince de notre temps ; et parmi ceux qui se destinent à venir et à rester au pouvoir où que ce puisse être, les plus capables lui ressemblent beaucoup. Ce n’est pas le Panama qui produit de telles merveilles, c’est cette époque.