Le « Jeu de la Guerre » / G.-E. Debord & A. Becker-Ho
IV. DES COMMUNICATIONS
Toute valeur offensive ou défensive, et toute mobilité, d'une unité combattante est absolument subordonnée à la nécessité pour elle de rester en communication avec l'un quelconque des arsenaux de son camp. Cette communication représente la transmission des informations et des ordres, aussi bien que l'arrivée du ravitaillement et des munitions. Elle figure la cohérence organique de l'armée. Un arsenal ne sert qu'à son propre camp; il ne peut donc être conquis pour être utilisé, mais seulement détruit pour en priver l'adversaire.
Une unité ne marche et ne combat qu'à la condition de rester sur des cases qui sont en liaison, directe ou indirecte, avec un de ses arsenaux.
La liaison directe se traduit d'abord par le fait que chaque case-arsenal, sans limitation de portée, peut communiquer avec son armée par tout alignement de cases - vertical, horizontal ou diagonal - qui rayonne à partir d'elle, interrompu seulement là où se rencontrent des montagnes (par exemple, toutes les forteresses sont placées sur un alignement de cases qui les relie à un arsenal de leur camp). En outre, sur n'importe quelle case de son parcours, cette ligne de communications peut être relayée par une unité de transmissions, échelon avancé mobile de l'arsenal, qui elle-même renvoie la liaison, à une portée illimitée, dans tous les alignements de cases rayonnant à partir de la case qu'elle occupe temporairement. Une seconde unité de transmissions, si elle est placée sur une des cases ainsi reliées à la première unité de transmissions de son camp, renvoie à son tour la liaison, de la même manière, à partir de sa propre case.
Chaque camp dispose d'une unité de transmissions à pied, dont la vitesse de déplacement est d'une case, et d'une unité de transmissions à cheval, dont la vitesse de déplacement est de 2 cases. Ces unités non-combattantes ne possèdent aucun coefficient offensif, et leur coefficient défensif est égal à 1 (avec une portée de 2 cases). Elles constituent en elles-mêmes un objectif précieux pour l'adversaire; il convient donc de les tenir hors de sa portée si elles sont isolées, ou bien de les faire protéger par une force suffisante en unités combattantes. Les unités de transmissions sont les seules à pouvoir se déplacer sans être elles-mêmes en liaison avec un arsenal, mais durant tous les mouvements effectués dans cette circonstance elles n'ont aucun pouvoir de relais.
La liaison indirecte d'une unité est traduite par le fait que chaque unité combattante reste en communication avec toute autre unité combattante de son camp qui se trouve en contact avec elle, c'est-à-dire placée sur une quelconque des 8 cases qui touchent la sienne. Cette communication s'étend à toutes les unités du même camp qui sont en contact les unes des autres. Ainsi dans une armée, ou un corps détaché de l'armée, dont toutes les unités se touchent de case en case, il faut et il suffit qu'une de ces unités soit en liaison directe avec un arsenal ou une unité de transmissions.
Une unité combattante peut faire mouvement jusqu'à une case où elle ne sera plus en liaison. Mais là, si sa liaison n'est pas rétablie par le contact d'une autre unité amie elle-même en liaison directe ou indirecte, ou par le déplacement d'une unité de transmissions susceptible de lui rouvrir une ligne de communications particulière, l'unité isolée est condamnée à l'immobilité, et privée de toute force offensive et défensive. Elle peut donc être détruite sans résistance par l'attaque de toute unité adverse stationnée, ou venue, à portée de tir. Cependant toute unité de son camp restée pour sa part en liaison, et se trouvant à portée de la couvrir par son tir, la soutient de son propre coefficient défensif.
Une ligne de communications est coupée par toute unité combattante ennemie placée sur l'une quelconque de ses cases, dès l'instant qu'elle s'y trouve et pendant tout le temps qu'elle s'y maintient.
Une liaison interrompue par la présence d'une unité ennemie sur la ligne de communications peut être rétablie directement, soit si l'unité d'interception quitte la case - de son propre mouvement ou du fait de sa destruction -, soit si le déplacement des unités de transmissions amies peut rouvrir la communication par un autre alignement de cases libres. La liaison peut être rétablie indirectement par des unités amies restées libres de leurs mouvements et qui parviennent à se relier aux unités dont les communications ont été coupées, en se portant sur n'importe quelle case immédiatement voisine d'une de ces unités.
Si une manœuvre d'un camp a abouti à cerner tout ou partie de l'armée ennemie, ce camp, peut, à l'issue de chacun de ses mouvements, employer son attaque à détruire, sans rencontrer aucune résistance, l'une des unités cernées qui sont à portée de son tir. La résistance ne pourra reprendre, avec les unités survivantes, qu'à partir de l'instant où la liaison aura pu être rétablie. Au cas où un corps séparé de l'armée vient à être enveloppé par un ennemi qui s'interpose sur toutes ses lignes de communications praticables, la dernière ressource est de tenter de le délivrer avant sa complète destruction, au moyen d'une « armée de secours » composée des troupes amies qui ont pu ailleurs rester, ou être replacées, en liaison : celles-ci devront tenter de percer le front ennemi pour faire leur jonction avec les unités survivantes.
Du fait de l'importance vitale des communications, le but stratégique poursuivi est plus souvent la manœuvre contre les communications de l'adversaire que l'offensive menée successivement contre ses deux arsenaux, ou que la recherche d'une usure de son armée par une domination continue dans la bataille.
Cette situation influe aussi sur l'engagement tactique en ceci que l'ordre de bataille adopté, aux divers moments, ne doit pas seulement présenter un bon dispositif pour la défensive et la contre-attaque, mais encore doit couvrir au mieux la ligne de communications de l'armée. Une armée peut, avant même que l'équilibre numérique des forces ait été rompu, se trouver dans une position déséquilibrée par suite d'une menace sur ses communications. Une armée dont la ligne de bataille en vient à se confondre avec la ligne de communications perd très vite sa maniabilité tactique dans l'engagement, et court grand risque d'être cernée partiellement ou en totalité. La destruction d'une seule unité peut entraîner une rupture de la liaison pour une partie de l'armée, qui sera perdue si le contact ne peut être rétabli. Ainsi, le résultat de l'engagement tactique sur une seule case est susceptible d'entraîner de grandes conséquences stratégiques.
Quoique garder la disposition d'un seul de ses arsenaux soit la condition nécessaire et suffisante pour qu'un camp puisse combattre et vaincre, il est souhaitable de posséder aussi longtemps que possible les deux, soit pour changer à l'occasion la ligne d'opérations de toute l'armée, soit pour combiner les manœuvres de corps séparés opérant à partir de bases distinctes.