Le « Jeu de la Guerre » / G.-E. Debord & A. Becker-Ho
VI. DE LA CONDUITE DE LA GUERRE
Ce Jeu de la Guerre, comme la guerre elle-même et toutes les formes de la pensée et de l'action stratégiques, tend à imposer à tout instant la prise en considération de nécessités contradictoires.
Chaque camp, dans la mesure où il a su garder sa liberté de manœuvre, se trouve contraint de choisir entre des opérations pour lesquelles les moyens dont il dispose auront toujours quelque chose d'insuffisant, dans l'espace et dans le temps.
Spatialement, dans un camp aussi bien que dans l'autre, et tant qu'une rupture de l'équilibre n'a pas été atteinte, il n'y a jamais assez de forces, ni pour se protéger partout où il le faudrait, ni pour attaquer et nourrir son offensive partout où ce serait souhaitable, ni même là où la nécessité en est imposée par l'adversaire. Temporellement, les mouvements d'une armée ne sont jamais aussi rapides qu'on le voudrait : moins d'un tiers de l'effectif initial peut faire mouvement dans un seul coup (ceci représente la « friction » qui ralentit tous les mouvements à la guerre, le temps de transmission des ordres, l'inévitable retard dans l'exécution). On doit souvent choisir entre déboucher vite avec peu de troupes, ou plus lentement avec des troupes plus nombreuses, sur un point où l'on devra combattre. Les mouvements qu'il serait urgent d'employer à faire marcher des renforts, ou à déplacer des unités de transmissions, sont requis par le choc tactique dès qu'un combat est engagé; car il faut alors faire donner dans chaque attaque le maximum d'unités, tout en leur assurant le meilleur soutien contre le mouvement suivant de l'ennemi, ou en ramenant en arrière telle unité que le résultat du précédent effort de l'ennemi a laissé en l'air.
Chacun des adversaires doit s'efforcer de garder l'initiative, et de compenser l'insuffisance des effectifs par la vitesse de sa concentration sur un point décisif, où il lui faut être le plus fort; car la manœuvre stratégique ne réussit que si elle peut « payer comptant » la victoire dans l'engagement tactique. La défensive est en elle-même la plus forte, tactiquement et stratégiquement, mais seule l'offensive, ou au moins la contre-offensive, obtient un succès positif.
La défensive ne peut demeurer statique, sauf temporairement sur quelque position forte localisée, mais doit se donner les moyens de contre-attaquer. L'offensive, en se développant, va vers son point culminant, soit quand elle rencontre des forces supérieures qui l'obligent à passer à son tour à la défensive, soit quand une contre-manœuvre de l'ennemi commence à faire sentir son effet sur sa ligne de communications qui s'est allongée. Cette contre-manœuvre peut être à son tour parée, soit par une défensive directe d'autres troupes amies qui barrent l'accès à cette ligne de communications, soit par une défensive indirecte menaçant le flanc de la contre-offensive ennemie. Les limites de ces combinaisons sont fixées par le manque d'effectifs, et le manque de temps, pour l'exécution de tels ou tels mouvements.
Il est évidemment très favorable d'étendre son front, pour menacer les flancs ou les arrières de l'ennemi, mais aussi bien la concentration des forces pour la bataille est la plus impérieuse des nécessités. La défaite de l'ennemi dans une bataille principale est la voie la plus directe du triomphe dans l'ensemble de la campagne, parce que cette défaite peut entraîner la perte de toute l'armée vaincue, ou au moins un affaiblissement numérique irréversible. Si une armée concentrée s'interpose entre deux corps ennemis séparés, l'un d'entre eux risque d'être complètement détruit sans que l'autre puisse l'appuyer; et une seule armée trop étirée sur une ligne mince peut être percée, ce qui entraîne la situation précédente.
Il est bon d'agir contre les communications de l'adversaire, mais en gardant les siennes, qui de ce fait même auront pris de l'extension. S'il s'agit d'une manœuvre entreprise par un corps détaché, ce corps doit disposer d'assez de puissance offensive et défensive pour obliger l'ennemi à lui opposer une fraction importante de ses forces. Mais s'il est trop renforcé il diminue dangereusement la résistance tactique du gros qui constitue le pivot de manœuvre. Un corps détaché, devant l'être pour le moins de temps possible, et constituant une menace stratégique d'autant plus redoutable que sa marche est plus rapide, sera normalement composé des unités montées. Mais ces unités rapides sont également les unités de choc, dont le gros de l'armée ne peut complètement se passer dans la bataille, si l'ennemi a gardé les siennes. De plus, ces unités puissantes dans l'assaut sont faibles dans la défensive si, étant accrochées par l'ennemi, elles s'y trouvent acculées sans infanterie en soutien; tandis que le soutien d'infanterie qui peut leur être adjoint ralentira leur marche. La difficulté est ici soulignée par le fait que les deux camps ne disposent que d'armées peu nombreuses. Les forces combattantes sont limitées à la plus petite armée possible, qui soit suffisamment articulée pour la manœuvre et la bataille. Une telle armée, noyée dans un vaste territoire, autorise l'emploi de corps détachés qui peuvent obtenir des succès décisifs, mais à grands risques, car l'armée ne saurait livrer bataille dans de bonnes conditions si elle ne peut compter sur le soutien réciproque que s'apportent ses trois armes.
Pareillement, dans l'engagement tactique de deux armées entièrement réunies, il est avantageux de manœuvrer sur un flanc de l'ennemi, pour se rapprocher de sa ligne de communications ou pour obtenir une concentration du feu par l'enveloppement d'une aile. Mais l'ennemi peut se voir offrir ainsi l'occasion de réussir le même mouvement sur l'aile opposée : « Qui tourne est tourné. ».
La fraction d'une armée qui, ayant été localement dominée dans un engagement, se trouve ou va se trouver trop faible pour continuer à mener des contre-attaques, se mettra en retraite pour obtenir une meilleure concentration; ou cherchera à se retirer vers ses renforts, ou vers une position plus forte, par exemple en passant un col ou en s'appuyant sur une forteresse. L'armée victorieuse doit la poursuivre pour augmenter autant que possible la quantité des pertes qu'elle continuera à lui faire subir jusqu'à son rétablissement. Mais cette armée victorieuse ne pourra elle-même marcher que par échelons de cinq unités à chaque mouvement, de sorte que les unités poursuivantes qui se maintiennent au contact ou à portée de l'armée en retraite, si elles continuent à s'engager au delà du point culminant de leur attaque, risquent d'être contre-attaquées elles-mêmes par un ennemi redevenu supérieur dans la concentration des forces, et qui cherchera à reprendre l'initiative dès qu'il le pourra. Au juste moment où cesse l'exploitation tactique de l'engagement, il faut donc passer à l'exploitation stratégique de la victoire, par exemple en opérant contre les arsenaux ou les lignes de communications de l'ennemi, en fonction de la nouvelle situation créée par la retraite de son armée, et par son infériorité numérique, puisque ses pertes ont été les plus lourdes à partir du moment où la balance de la bataille a penché contre lui.
Dans ce Jeu de la Guerre, les dispositions et les manœuvres manifestement mauvaises sont multiples, mais aucune des meilleures manœuvres que l'on peut décider, du moins aussi longtemps que subsiste un certain équilibre de forces et de positions, n'est pleinement assurée d'être bonne. Elle le devient, ou non, selon ce que fait ou ne fait pas l'adversaire. Une part d'inattention est forcément présente des deux côtés, et le calcul le plus poussé dépend lui-même largement des modifications qu'introduira l'imprévisible succession des ripostes de l'adversaire, et des réponses qu'à leur tour elles appelleront, toutes plus ou moins justement comprises, et surtout, plus ou moins heureusement exécutées. L'interaction permanente de la tactique et de la stratégie peut entraîner des surprises et des renversements, parfois jusqu'au dernier instant. Les principes sont sûrs, et leur application est toujours incertaine.
Il s'agit d'une guerre de mouvement - parfois momentanément figée sur un front statique, dans la défense d'un col ou d'une forteresse -, où le territoire n'a pas d'intérêt en lui-même, mais seulement par les positions tactiques ou stratégiques qui sont nécessaires à une armée ou nuisibles à son ennemi. On peut parfois vaincre sans bataille, et même presque sans combats partiels, par la seule manœuvre. On peut aussi vaincre par une seule bataille frontale sans manœuvres. Mais en dehors de ces cas extrêmes, on voit normalement se dérouler une série de manœuvres, combats, bataille principale suivie de nouvelles manœuvres. Dans la bataille principale, la manœuvre se retrouve presque toujours sous les formes de l'enveloppement, de la retraite et des mouvements contre les communications. Il ne faut ni ménager les troupes ou les mouvements, ni les dépenser vainement. Celui qui veut tout garder perdra tout. Cependant, celui qui se laissera aller à perdre plus que son adversaire ne pourra plus contenir l'adversaire.